La violence de la manifestation nationale contre les violences faites aux femmes

La violence de la manifestation nationale contre les violences faites aux femmes

 

-Par Kaineus et Orithyia –

On vient d’apprendre que la manifestation nationale contre les violences faites aux femmes de samedi (le 23 novembre 2013) aura cette année pour thématique :

« la nécessité d’une loi d’abolition de la prostitution », proposition du CNDF (Collectif National pour les droits des femmes)  et signée  notamment par l’Association Mémoire traumatique et victimologie, le Planning Familial 75, la Maison des Femmes de Montreuil, le Collectif féministe contre le viol.

On est choquéEs, tristes, et en colère.

Chaque année, nous, victimes de violences traumatiques, anarchoféministes, queers du mouvement pro-porn*/sex positive*/ sex radical*, nous participons à cette manifestation.

Nous venons à cette manifestation chaque année pour nous exprimer sur notre vécu de violences. Pour que notre voix soit entendue. Car nous sommes nous aussi victimes de viols, violences sexuelles, violences physiques, violences psychologiques, violences sexistes traumatisantes. Nous aussi nous devons vivre avec ces vécus, dans un Système qui ne reconnaît pas ces vécus, dans un Système qui nous ignore, dans un Système qui nous invisibilise.

 Nous sommes souvent rejetéEs de cette manifestation, prisEs à parti, car nous revendiquons notre droit à nous réapproprier notre sexualité, nos identités de genre, nos corps comme bon nous semble. Nous revendiquons le droit à effectuer un travail du sexe ou à utiliser l’expression pornographique publique si nous le souhaitons. A cause de cela, les féministes « deuxième vague » * nous considèrent comme des sbires du patriarcat, comme des personnes responsables des violences faites aux femmes.

Ces féministes aujourd’hui sont intégréEs au système. CertainEs font parti du pouvoir : ministres, députéEs, maires… Elles n’hésitent pas à convaincre de faire passer une loi de « pénalisation des clients », qui est en réalité dirigée contre les travailleurSEs du sexe sans aucun égard pour iELLEs, sans que leur avis ne soit pris en compte, alors même que toutes les associations de santé publique communautaires préviennent que cette loi aura des conséquences désastreuses sur la vie des premierEs concernéEs. (voir les signataires du manifeste  contre la pénalisation des clientEs)

La manifestation telle qu’elle est organisée cette année nous invisibilise totalement. En présentant la prostitution comme cause des violences faite aux femmes, il y a un appel très clair à faire taire les travailleurSEs du sexe et leurs alliéEs, à faire taire les féministes pro-porn/sex-positive/sex radical, à nous rejeter officiellement de cette manifestation.

A l’heure où nous éprouvons plus que jamais le besoin de parler de nos vécus traumatiques.  A l’heure de l’urgence. A l’heure où nous sommes en train de mourir d’être invisibiliséEs et de n’avoir aucun soutien.

Car il est bon de rappeler que nous, nous n’avons aucune aide d’Etat pour prendre en charge nos vécus traumatiques. Nous ne bénéficions d’aucune écoute. Alors que les aboloTEs possèdent une mainmise théorique et intellectuelle totale sur la question des violences, qu’elles sont largement médiatiséEs et entenduEs par le pouvoir.

On se demande quelle est la logique de tout cela, à l’heure où la loi contre la pénalisation s’apprête à être votée sans prise en compte de la parole des premièrEs concernéEs. Quel est ce féminisme autoritaire, qui voudrait dicter à toutes les femmes leur conduite, et invisibiliser totalement leur vécu, ou pire s’en servir contre elles ? En effet, les aboloTEs qui n’invisibilisent pas les violences prennent le pas inverse, et n’hésitent pas ainsi à dire que les femmes qui font le choix d’être putes le font à cause d’une sorte de syndrome de Stockholm parce qu’elles auraient été victimes de violences sexistes dans leur enfance, et justifient ainsi qu’il faudrait décider à leur place de ce qui est bon pour elles car elles seraient irresponsables et aliénéEs (voir citations en bas de page*) ? Super ! voilà le choix qui nous est offert: soit les vécus traumatiques sont niés, soit ils sont utilisés contre nous. Dans tous les cas, il vaudrait mieux que nous n’existions pas, et surtout nous n’avons pas à décider de la façon de mener nos vies professionnelles et sexuelles.

Si on suit cette logique aussi délétère qu’absurde, après ce sera quoi ? Où va s’arrêter ce moralisme meurtrier ?

Nous appelons donc toutes les personnes victimes de violences, par solidarité avec les personnes traumatiséEs qui se battent pour le droit à la réappropriation, à agir contre le mot d’ordre de cette manifestation nationale, à envahir les réseaux sociaux, à venir aux manifestations organiséEs par les travailleurSEs du sexe, à lutter contre la loi de pénalisation des clients.  Afin qu’une prise de conscience ait enfin lieu dans le milieu féministe abolitionniste, qui sous prétexte de lutter contre les violences faites aux femmes, ne fait que promulguer de façon éhontée et décomplexée un discours moralisateur et invisibilise ainsi toutes les personnes qui ne pensent pas comme elles.

*courant féministe pro-porn (pro-sexe):  Le féminisme pro-porn est né dans les années 1980 aux États-Unis sous l’influence du milieu queer. Cette branche du féminisme affirme que les minorités sexuelles doivent investir la sexualité et la pornographie, se réapproprier leurs corps et leur jouissance. Il a inclus dès le début les travailleurSEs du sexe. Il est appelé « troisième vague du féminisme ».

*courant féministe sex-positif : le discours sex-positif a émergé au sein du mouvement féministe pro-porn, mais il est parfois employé de manière plus générale. Il s’agit de tous les discours militants s’opposant  au contrôle de la sexualité des individus

*courant féministe sex-radical : branche du féminisme pro-porn ayant mis en avant la lutte contre les oppressions sexuelles plutôt que le lutte des sexes ou des genres. Fermement anti-moraliste, il réclame que les expressions de la sexualité non-normatives puissent être considérées comme des identités à part entière. Il s’est engagé dans une variétés de débats incluant la pornographie, le travail du sexe, les pratiques sexuelles non-traditionnelles incluant le sexe inter-générationnel, le sexe multi-partenaires, le BDSM etc. (voir : http://knowledge.sagepub.com/view/gender/n380.xml?rskey=BVbBlU&row=1 )

* féminisme « deuxième vague » : cette deuxième vague féministe est apparue dans les années 60. Elles est aussi dite « féministe radicale ». Le féminisme radical considère qu’il existe une oppression spécifique des femmes au bénéfice des hommes (patriarcat) et  que le but des luttes féministes doit être d’abolir ce système d’oppressions spécifiques (contrairement au positionnement du féminisme libéral qui ne réclame qu’une égalité de droits), oppressions qui ne peuvent se réduire à la lutte des classes (position du féminisme socialiste). Certaines féministes radicales ont développéEs une théorie originale défendant l’idée que les violences sexuelles auraient pour fondements la prostitution et la pornographie, qui instituent des sexualités dégradantes pour la femme comme le sado-masochisme. Ce type de positionnement a scindé le mouvement féministe radical en deux camps, illustrés en France par les féminisme abolitionniste (militant pour l’abolition du « système prostituteur » ) et les féministes pro-porn (qui considèrent que la prostitution et la pornographie reflètent -comme toutes activités- la domination masculine sans en être la cause).

*L’aliénation des travailleuses du sexe et des féministes pro-porn selon les féministes abolitionnistes :

voir par exemple ce texte de Christine Le Doaré : « Laissons de côté un instant la prostitution liée à la traite, aux mafias, aux réseaux, aux proxénètes plus ou moins artisanaux… pour nous intéresser à la seule prostitution dite « choisie » : comment notre universitaire a-t-il pu passer à côté des études qui démontrent que la plupart des femmes prostituées ont vécu des violences sexuelles, incestes ou viols, dans l’enfance ? »   (rappelons que CLD n’est pas une pute, comment se permet-elle de parler au nom de ces soit-disant « victimes du système prostituteur»?)

Ou le texte proposé par l’Association Mémoire Traumatique, faisant de la pornographie, de la prostitution et du BDSM des symptômes post-traumatiques alors nous les vivons comme une libération, un droit essentiel à la réappropriation:  « Cela peut être le recours avant et pendant les relations sexuelles à des pensées ou à des scénarios hyperviolents, pouvant contenir des scénarios imaginaires de viols, de prostitutions, tellement stressant qu’ils vont déclencher aussitôt une disjonction et créer un état de dissociation et d’anesthésie émotionnelle. Cela peut être le recours à des pratiques sexuelles violentes, sado-masochistes, ou à risque (sans protection avec un risque d’exposition aux maladies sexuellement transmissibles et un risque de grossesse, avec des inconnus, avec des partenaires violents, dans des lieux dangereux, des clubs échangistes, ou dans le cadre de situation prostitutionnelle). »

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2 réflexions sur “La violence de la manifestation nationale contre les violences faites aux femmes

  1. C’est dommage de jeter le bébé avec l’eau du bain… memoiretraumatique.org a de très bons outils pour comprendre le stress post-traumatique et ce qu’il nous arrive après le viol.

    • Coucou rrrRrrrr. Nous manquons cruellement d’outils, et tout ce qui nous apporte des informations est souvent le bienvenu. Néanmoins, je ne partage pas ton avis sur ce site que je trouve extrêmement dangereux, car il déforme des données scientifiques pour nourrir un discours moralisateur. Je pense sincèrement qu’il vaut mieux développer d’autres outils par et pour nous-mêmes, plutôt que de laisser des pseudo-experts qui interprètent nos vies et nos choix comme des symptômes, et qui légitiment cela en s’appuyant sur une bibliographie limitée dont ils dressent des conclusions douteuses. Cordialement, Orithyia

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