Ne parlez pas en mon nom !

Ne parlez pas en mon nom !

Réflexions et témoignage autour de l’outing de viol

Par Orythyia

Ce texte a été lu le 31/03/2014, lors d’une soirée sur le coming-out organisée par La Mutinerie et Polyvalence. Les autres textes lus ce soir là ont été rassemblés ici

Le coming-out de viol : le mur s’effondre, restent les gravats.

Dire qu’on a été violéE n’est jamais un acte anodin. Dans tous les milieux, le tabou du viol est si fort et si préservé qu’il s’apparente à un véritable mur qui s’érigerait à la fois autour de nous, nous isolant des autres, mais aussi en nous, puissamment ancré dans notre chair et notre conscience, nous empêchant tout regard d’indulgence vis à vis de nous-mêmes. Détruire le mur, c’est certes se libérer, mais c’est aussi faire face aux gravats et aux multitudes de réactions qu’entraîne cette destruction.

On ne casse pas un mur sans raison. Le plus souvent, on s’oute d’un viol pour expliquer aux autres nos émotions ou nos comportements : colère, peur, crises d’angoisse, inattention, dépression. On le fait à un moment où on veut donner des clés à autrui pour nous comprendre, on le fait pour avoir du soutien, de la reconnaissance, ou simplement par honnêteté. On le fait en espérant ne plus être seulE, isoléE, en espérant que d’autres bras se joindront aux nôtres pour dégager les gravats.

Il n’y a jamais de réaction parfaite face à ce type d’annonce. ChacunE réagit avec ses ressources et en fonction du poids social que ce tabou occupe dans sa vie, en fonction de sa propre expérience d’écoute et de déconstruction, et aussi le plus souvent en fonction de sa propre histoire traumatique. CeuLLEs qui ont déjà fait un coming-out de vécu traumatique savent que le plus souvent cela entraîne chez l’interlocuteur un profond malaise, du déni, du misérabilisme, quand ce n’est pas de la violence décomplexée. Il faut se rendre compte de cela, car nous sommes de plus en plus nombreuxSEs à le dénoncer. Pour ma part, j’ai tout eu : du « tu l’avais bien cherché », à « ma pauvre petite chérie, je suis catastrophée d’apprendre la nouvelle », en passant par le « vous prenez les choses trop à coeur» lancé par un officier de police au « mais c’est fini, hein, maintenant, tu n’es pas une victime, sois forte » que m’ont sorti plusieurs militantes féministes… et puis toutes ces réactions plus subtiles mais non moins atroces : la gêne, l’exclusion, les reproches, le silence. Et puis parfois, un déclic au hasard des rencontres, des mots rassurants, des voix chaudes, des bras autour de vous qui vous maintiennent à la vie, des actes quotidiens de soutien, des attentions uniques, des encouragements, la reconnaissance dont vous avez besoin. Vous apprenez à prendre tout ce qui peut vous faire du bien, à excuser ceuLLEs qui ont leurs raisons de ne pas y arriver, à bannir de vos vies ceuLLEs dont les réactions vous font trop de mal. Parce que ce n’est jamais facile de recevoir un coming-out de viol et de savoir comment y réagir, comment soutenir, ou juste comment se comporter vis à vis d’une personne qui a subi des violences traumatiques, nous avons créé une boîte à outils contre l’invisibilisation dans nos communautés

 

Le coming-out et ses conséquences : Vulnérabilité et contrôle.

Faire un coming-out de viol n’est pas sans danger pour la victime. En brisant ce mur du tabou, de faux-semblant, en se livrant, elle rompt le cycle de déni, de silence, de culpabilité, elle brise les mécanismes de défense qu’elle avait mis en place pour se protéger, et qui, une fois révélés, n’ont plus de raison d’être. De la liberté de parole peut ainsi naître une certaine forme de vulnérabilité, parfois des reviviscences traumatiques, des émotions qu’on avait écartées loin de nous et auxquelles on se réassocie.

Ce qui est essentiel à mon sens pour traverser le coming-out de viol et la période qui suit, c’est la notion de contrôle. Si parler peut faire mal, il s’agit néanmoins d’un véritable choix, conscient, volontaire alors que le silence, le tabou, la culpabilité ne sont que des béquilles qui font peser sur nous la menace permanente d’une fuite, d’une défaillance, d’un écroulement.

Quand on fait son coming-out de viol ou de violence traumatique, on choisit à qui, comment, le niveau de détails de ce qu’on veut raconter, on choisit d’expliquer uniquement ce qui nous semble important dans notre rapport à l’autre. On peut s’adapter à notre interlocuTRICEteur, à ce qu’on connaît sur elle ou lui, au niveau d’intimité qu’on a avec cette personne, à ses réactions. Ce contrôle qu’on a sur notre histoire et sur ce qu’on en dévoile (que ce soit sur les faits empiriques ou l’analyse qu’on porte dessus a posteriori) est absolument essentiel.

 

Outing de viol : une autre réalité (témoignage)

En ayant posé tout le contexte de ce que représente réellement et symboliquement le coming-out de viol, je voudrais maintenant parler de l’outing de viol. J’entends par là le fait de raconter à des tiers qu’une personne s’est faite violer ou a vécu des violences traumatiques sans l’accord de la première /du premier concernéE. Cela m’est arrivé récemment, et a été une expérience extrêmement violente, que je veux aujourd’hui partager et analyser.

Cette année, des reviviscences m’ont replongée dans de vieux traumatismes et j’ai décidé d’affronter pleinement mes souvenirs, de les exprimer, de me reconnecter à mes émotions, à mon corps, d’abandonner mon armure –tellement usante !- de force et résilience. J’ai commencé un nouveau travail en psychothérapie humaniste, axé entre autres sur la gestion du traumatisme.

Dans le même temps, j’ai rompu avec de nombreuses personnes avec lesquelles j’avais des relations dysfonctionnelles et anxiogènes, afin de pouvoir me consacrer totalement au travail que je voulais faire sur moi, avec cette nécessité de ne laisser personne entraver mon désir d’entrer dans une nouvelle dynamique, une nouvelle ère où je pourrais devenir pleinement moi-même. Prenant conscience des mécanismes extrêmement pervers qui régissaient mes liens avec les membres de ma famille, j’ai décidé de couper les ponts avec eux. En effet, être auprès d’eux m’était devenu insupportable, les tabous s’étant ancrés depuis des générations, il m’y était impossible de parler des violences que j’avais vécues, il m’était même impossible d’être triste, ou seulement mal, car le rôle qui primitivement m’y avait été assigné était celui d’une jeune fille forte, intelligente, pleine de confiance en elle. Refuser ce rôle avait toujours signifié me heurter à des résistances vives. La place de victime était déjà prise par ma mère dépressive, qui avait toujours été la seule personne dont la tristesse soit jugée légitime, cette légitimité ayant cautionné tous ses comportements abusifs. Plusieurs membres de ma famille étaient au courant des violences que j’avais subies dans mon adolescence, et restaient dans le déni. Pour les autres, il fallait vraiment qu’ils n’aient pas voulu voir. En commençant mon travail thérapeutique, je prenais conscience de la responsabilité de ces adultes qui avaient fermé les yeux, et je ne pouvais plus accepter l’attitude contradictoire de contrôle qu’ils avaient toujours à mon égard. Pour gérer l’état de stress post-traumatique dans lequel je me trouvais, j’avais donc décidé de couper momentanément les ponts, mais je désirais prendre le temps de leur expliquer pourquoi dès que je me sentirais prête. Je commençais à réfléchir à ce que j’aurais besoin de leur dire individuellement, aux limites que je voudrais poser à chacunE d’entre euLLEs pour cadrer nos rapports. Mais avant que j’atteigne ce point, mon frère, avec qui j’avais aussi coupé les ponts mais qui était au courant des raisons qui m’y avaient poussée, convoquait les membres de ma famille pour leur expliquer cela à ma place. Il ne m’informât à aucun moment de ce qu’il avait fait. Je l’appris après avoir reçu de nombreuses lettres des membres de ma famille. Toutes cherchaient à m’expliquer ce que je devais ressentir et comment il conviendrait que j’agisse. Toutes étaient catastrophiques et misérabilistes (« c’est horrible », « quelle grande souffrance »), m’expliquaient que j’avais bien tort de couper les ponts avec ma famille (« culpabiliser les autres ne règle rien », « les pratiques de transfert n’ont jamais soigné personne »), toutes cherchaient à me dire que j’aurais dû parler avant sans jamais questionner la possibilité que cela m’ait été rendu impossible par LEURS attitudes, toutes cherchaient à se déculpabiliser (« nous n’avons pas su lire entre les lignes »), à se justifier, à m’abreuver d’un amour soudain dégoulinant, toutes me faisaient culpabiliser, n’étais-je pas une ingrate, un monstre de ne pas accepter leur amour tel quel (« seuls les enfants sans parents ont des parents de rêve »). Quand je questionnai mon frère sur la raison de ces courriers, il m’apprit qu’il m’avait outée. Face à mon indignation, à ma colère, il réagit d’abord sur la défensive (« tu me soules avec tes accusations »). Il avait voulu bien faire parce que j’étais mal, il ne supportait pas lui non plus la comédie familiale ni ce que j’endurais, il avait voulu les mettre face à leurs responsabilités… Deux semaines plus tard il se rendit compte de la gravité d’un tel acte. Mais pour moi c’était trop tard. Le travail que je faisais depuis des mois pour savoir quoi dire, comment parler, quelles limites poser… tout était foutu en l’air. L’horreur des lettres que j’avais reçues me donnait envie à tout jamais d’enterrer ces personnes, socles et origines de mon existence, loin de moi. Je ne savais pas ce qui leur avait été dit, ce qu’elles avaient appris. Quel niveau de détails ? quelles violences leur avaient été contées? quelles analyses leur avaient été proposées? Comment réussir à bâtir un nouveau discours et de nouveaux objectifs quand j’ignorais ce qui leur avait été dit? Je n’avais à aucun moment éprouvé le besoin de leur parler des violences que j’avais subies, seulement de leur dire qu’elles existaient, et que les rapports instaurés dans ma famille ne me permettaient pas d’y trouver ma place. Les viols semblaient désormais leur donner une bonne excuse de ne pas réfléchir et de ne pas se remettre en question, après tout : c’est pour ça que j’allais si mal, c’est pour ça que je ne voulais plus leur parler, tout s’expliquait enfin !

J’étais dépossédée de ma parole, de mon histoire, on m’avait arraché les armes que j’étais en train de construire avant même qu’elles n’aient pu servir. Il en résulta une aggravation de mon état de stress post-traumatique, une dépression nécessitant une aide pharmacologique, une intense colère que je parviens tout juste à canaliser aujourd’hui, plusieurs mois après les faits.

 

Outing de viol : le viol de la parole

Je parlai par la suite à d’autres victimes ayant subi de tels outings et découvrais une variété de situations, de vécus différents, mais avec toujours ce sentiment de dépossession associé, et des conséquences désastreuses pour l’équilibre psychologique. L’outing ne se produit pas toujours dans des situations interpersonnelles. Parler au nom de la victime est un phénomène systémique. Certaines fonctions sociales semblent permettre qu’on s’octroie d’office -et sans le questionner- ce droit : parce qu’on est journaliste, avocat, flic, juge, on est légitime à parler au nom de la victime. La victime n’a d’ailleurs jamais directement la parole, d’autres évaluent à sa place les dommages qu’elle a subis, les sentiments qui l’animent ; ce qu’elle a à dire est de toutes façons transposé, médiatisé par des tiers, questionnable et n’a jamais valeur de preuve.

Qu’on prenne conscience de cette situation, qu’on la dénonce, et qu’on y travaille –enfin ! Parler au nom d’une victime, quelles que soient nos intentions, c’est lui voler sa voix qui est tout ce qui lui reste pour se réapproprier son vécu, c’est commettre une violation par-dessus une histoire de violation, c’est abuser d’une confiance d’autant plus précieuse qu’elle est devenue difficile à accorder, c’est intervenir dans un processus de reconstruction qui ne devrait lui appartenir qu’à elle. C’est porter un regard dédaigneux, méprisant sur la valeur de sa parole. C’est prendre une position d’alliéE, de porte-parole qu’elle ne vous a pas accordée. C’est à nouveau la conduire au silence. C’est à nouveau la conduire à la perte de contrôle. A la culpabilité. A la dévalorisation de soi. C’est lui voler son vécu, son histoire, risquer de la déformer, risquer de dire mal, de dire trop.

Il y a d’autres façons de faire. Cesser de penser à la place de. Cesser de se dire c’est mieux si. Cesser de prendre des initiatives. La victime doit être seule actrice de ses choix, porter plainte ou non, parler ou non, faire une thérapie ou non, raconter à unE telLE ou non. Si vous voulez l’aider, demandez lui ce que vous pouvez faire, et ne vous faites médiateur que si elle vous le demande explicitement et en respectant exactement ce qu’elle souhaite révéler. Le traumatisme est lié directement à la perte du contrôle, à la colonialisation du corps et de la pensée. L’outing de viol, c’est aussi prendre du contrôle sur une personne. Plus jamais, plus jamais ça.

 

Ne parlez pas en leurs noms. NE PARLEZ PAS EN MON NOM.

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