VICTIMES CULPABILISANTES TANT QU’IL LE FAUDRA

VICTIMES CULPABILISANTES, TANT QU’IL LE FAUDRA !

Par Elsa et Orithyia

Note post-article

Nous remercions les personnes ayant écrit l’appel dont il est question dans cet article pour leurs retours et leur réflexion suite à nos critiques.

Nous étions à la manif de soutien pour Lucie, et avons été touchéEs par les différents discours très inclusifs des trans, pas du tout dans l’injonction, et ne faisant pas l’impasse sur les difficultés quotidiennes rencontrées par les victimes de viol.

Nous laissons cet article afin que l’ensemble des réflexions que nous avions faites puissent rester en vie, et qu’elles soient -on l’espère- prises en considération dans les prochaines manifs contre le viol et les violences sexistes.

Nous sommes fièrEs de cette manif. Merci à touTEs ceuLLEs qui y étaient et à l’orga.

 

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Contexte

Le 11 octobre prochain aura lieu une manif en solidarité avec Lucie, violée en 2013.

Dans un premier temps, nous souhaitons exprimer à Lucie, que nous ne connaissons pas individuellement, tout notre soutien. Nous serons présentEs aux différentes manifestations qui s’organisent.

Si elle souhaite un jour communiquer avec d’autres survivanTEs ou entrer dans un groupe de soutien communautaire, qu’elle n’ait aucune hésitation à entrer en contact avec nous.

Nous souhaitons, en tant que personnes traumatisées par des viols, exprimer notre ressenti par rapport à des phrases du texte d’appel à la manifestation qui nous ont blessées. Nous savons que l’intention était bonne. Nous voulons simplement souligner de la maladresse, de la maladresse qui fait mal. Et que nous rencontrons trop souvent dans nos milieux militants.

 

Tous les violeurs sont des fascistes

L’appel de la manifestation s’intitule « Manifestation en soutien à Lucie, violée par un fasciste ».

Nous voulons d’abord rappeler que TOUS les violeurs sont des fascistes. Et que des violeurs, il y en a aussi dans les camps de l’extrême gauche, chez les antifas, chez les communistes et les anarchistes. Mettre fin à la culture du viol, c’est reconnaître que dans notre camp aussi il y a de la domination sexiste (et homophobe, transphobe, raciste, classiste…). Le viol est toujours une arme fasciste. La menace, pour les femmes et les trans antifascistes, ne vient pas que de l’extérieur.

Comme le souligne le texte d’appel, le viol répressif a pour but de briser un individu par rapport à ses idées, à ses combats, à son identité. Le viol répressif n’est pas rare. Le viol répressif /correctif est courant vis à vis des femmes, des lesbiennes et des trans.

L’une de nous a par exemple dénoncé récemment publiquement un viol répressif transphobe. En 2014 donc, peu de temps après Lucie.

 

Oui, nous sommes des victimes !

On est super dégoûtéEs/alarméEs/attristéEs de lire dans le texte d’appel de cette manifestation « Lucie n’a jamais cessé de se battre : la violence sexiste et fasciste ne l’a pas brisée. Avec elle, nous voulons tenir tête et faire comprendre à tous les agresseurs que les femmes ne sont pas des victimes mais des combattantes, qu’unies et solidaires elles sont capables de riposter. »

Voilà LA PHRASE qui nous choque… Enfin, c’est quoi cette injonction à la flamboyance, à la force ?!? et quid de l’utilisation restrictive, « les femmes », qui ignore les violences sexuelles que subissent les mecs trans ?

Est-ce que ce ne serait pas normal de l’être, briséE, après un viol? Pour être unE bonNE « violéE », faut –il nécessairement se ressaisir vite, être combatiVfE, faire du bash back ? Oh ! Ne nous leurrons pas. Un viol, ça marque toute une vie. Rappelons que (voir notre article : comprendre le PTSD après un viol), jusqu’à 85% des femmes violées développent un état de stress post-traumatique, une maladie de l’angoisse et du stress qui handicape leur quotidien. Près d’un tiers des personnes traumatisées se suicident. C’est ça notre réalité. Lutter contre le viol, ce serait déjà reconnaître ça ! Reconnaître le viol, c’est déjà pour la victime réussir à se redresser. Lutter au quotidien contre les reviviscences, la dissociation, l’anxiété, c’est s’informer, lutter contre les crises, contre les envies de crever. Pour les alliéEs, c’est apporter du soutien, et pas qu’en manifestant, hein ! en étant là, en leur parlant, en les accompagnant à leurs RDV médicaux, en les aidant à sortir de chez elles, en les rassurant, en leur créant des espaces safe (par safe, nous entendons : qui apporte une sécurité émotionnelle)… C’est oser regarder en face les dégâts réels que le viol créée. Comment peut-on y arriver lorsque même des féministes écrivent dans leur appel : « les femmes ne sont pas des victimes » ?

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OUI NOUS SOMMES DES VICTIMES DE VIOL, ET NOUS N’AVONS PAS HONTE.

Vous pensez qu’en disant qu’on n’est pas des victimes, ça enlève la réalité de ce que nous vivons ? Nous vous renvoyons vers cet article « A quoi sert la victimisation ? » . Cet article rappelle que le terme de victimisation désignait initialement un regroupement d’individus agissant collectivement, et essentiellement par des voies juridiques, pour faire reconnaître comme tel par la société un préjudice commun dont ils s’estimaient victimes et en réclamer réparation. Petit à petit, ce terme a été modifié pour qualifier l’utilisation stratégique et manipulatrice du statut de victime – ce statut étant alors indûment revendiqué.  Et l’article de rappeler que les revendications féministes se sont les premières heurtées à cette accusation, de même que celles des homosexuel-le-s. Seront donc suspects de victimisation tous ceux qui tenteront d’identifier les causes de l’injustice de leur situation, de la dénoncer et de la transformer par des luttes et des revendications. Font de la « victimisation » tous ceux qui tentent de faire irruption dans le social et la politique sur la base de l’autonomie de leur propre parole et de leur propre action.

En fait, aujourd’hui, on a l’impression que le terme « victime de viol» est utilisé pour désigner une personne faible, fragile, exagérément plaintive. Il serait temps de se rendre compte qu’il s’agit là d’un outil d’oppression visant à empêcher les personnes qui ont subi des violences de faire reconnaître les dommages psychologiques et physiques qu’elles ont reçus. Il serait temps de se rendre compte que cette définition abusive du terme « victime » participe à la honte, à la culpabilité des personnes violées, qu’il s’agit d’un outil de division permettant d’un côté de classer les amazones qui se vengent de leurs viols en coupant des têtes, sans qu’une plainte ne sorte de leur bouche, et de l’autre ceuLLEs qui ne peuvent pas cacher leurs blessures, leur éclatement interne, leur souffrance. Rappelons que les victimes de viol souffrent en premier lieu de l’incompréhension sociale, de l’isolement et du manque de reconnaissance. Alors s’il y a une vraie volonté générale antifasciste et féministe de venir en aide aux personnes ayant subi des viols, ça pourrait commencer par briser le tabou en disant la vérité sur ses conséquences durables.

 

OUI NOUS SOMMES DES VICTIMES, ET NOUS VOULONS CRIER CELA.

Comme l’appel le souligne, 150 000 viols ont lieu tous les ans. 10% des femmes en Europe ont vécu des violences sexuelles… DésoléEs si certaiNEs n’aiment pas le terme, mais oui, NOUS SOMMES BIEN DES VICTIMES de l’Etat sexiste, oui nous sommes bien des victimes de tous les agresseurs, de la domination systémique et structurale qui s’infiltre jusque dans nos chairs. Être une victime n’est pas incompatible avec la force, la rage et l’envie de combat. Mais il serait temps d’arrêter de faire du validisme de base en excluant touTEs ceuLLEs qui ont été briséEs par cette société et les violences qu’elle véhicule, ceuLLEs qui sont en dépression, en état d’anxiété généralisée, en dissociation, en état de stress post-traumatique, et qui ne donnent pas une belle image de féministe au poing levé. Flamboyantes ou dans un état de merde, tentons de créer de réels espaces secure émotionnellement pour les personnes violées, sans distinction et sans discrimination.

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Comment représenter touTEs les victimes de viol ?

Par ailleurs, organiser une manifestation contre le viol nominative… on l’avoue, ça nous pose question. Bien sûr c’est important de montrer à Lucie qu’il y a un soutien, et une mobilisation. Mais nous ne pouvons pas nous empêcher de nous interroger sur les nombreuses femmes que nous connaissons qui ont subi des viols atroces ces dernières années dans l’indifférence générale?

Avons-nous conscience qu’il y a du « deux poids deux mesures » dans nos milieux militants ? On a un peu l’impression que là, la mobilisation pour Lucie raccorde les féministes et les antifas, on va battre le pavé, faire de belles banderoles, des affiches qui claquent dans le vent, des cris scandés qui fendent l’air, ce qu’il faut de rage dans la gorge, des yeux embués de larmes. On les connaît ce genre de manifs C’est la parfaite occaze de se donner bonne conscience. La question qui nous taraude, parce qu’on connaît un peu la chanson, c’est « Et après ? ». Parce que se battre contre le viol, soutenir les personnes violées, on voudrait rappeler que ce n’est pas que manifester une fois dans l’année.

 

Nous, on trouve ça un peu facile de voir défiler contre le viol des personnes qui, par ailleurs, discriminent et excluent des victimes de viol et ne se remettent que rarement en question. Nous sommes nombreuxSEs à avoir été isoléEs, excluEs, des milieux Queer/TPBG (transpedebiEgouine)/féministes tant sur le plan collectif qu’interindividuel, parce que nous allions mal après un viol, que nous n’arrivions pas à nous relever (voir notre article : Le tabou du viol, on l’élimine ou on en crève  et T’arrête pas là)

Propositions

Nous revendiquons d’être des victimes, des victimes culpabilisantes tant qu’il le faudra.

Voici quelques propositions, qui nous permettraient de nous sentir plus en sécurité émotionnellement face à ce type de manifestation/d’appel :

–        accepter et se réapproprier le terme de victime

–        créer une vraie solidarité des personnes violées en luttant contre le validisme, c’est-à-dire en n’excluant pas ceuLLEs qui sont briséEs par leur traumatisme. Cesser l’injonction à la flamboyance et au bash-back.

–        Représenter aux manifestations touTEs ceuLLEs qui souhaitent rendre publiques les violences sexuelles qu’iels ont subies. Cela éviterait qu’il y ait une grande mobilisation pour une personne et pas du tout de mobilisation pour d’autres qui ne bénéficient peut-être pas du même réseau, et qui en souffrent.

–        Que chaque personne se disant concernéE par le viol fasse un travail de remise en question : sur 1) la notion de consentement dans ses propres relations ; 2) l’écoute et le soutien individuels apportés aux victimes de viol.

 

Urgence de la création d’un espace en non-mixité et de la formation d’un réseau

Et bien sûr, c’est notre bataille, nous voulons créer des espaces en non-mixité survivanTEs/traumatiséEs meufs gouines trans. CeuLLes qui sont intéresséEs peuvent nous envoyer un email : philomele@Safe-mail.net)

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