Pourquoi j’ai porté plainte

Pourquoi j’ai porté plainte

 

Par Orithyio

trigger warning : cet article parle de viol et de poursuites judiciaires

 

 

Cet article fait écho à celui publié par Kaineus: Arrêtez de me demander si j’ai porté plainte

 

Je suis anti-prison, anti-keufs, anti-Etat.

Pourtant j’ai porté plainte contre mon agresseur.

Il y a toujours ce débat dans nos milieux alternatifs, queer, TBPG, de savoir si on doit exclure de nos milieux une personne auteurE de violences, avec tout ce que ça comporte de potentiellement craignos (isoler une personne qui peut par ailleurs être excluE du système et n’avoir pas d’autre espace, risquer de reproduire des systèmes répressifs etc.), ou si on doit essayer de mettre en place d’autres alternatives mais toujours au risque d’invisibiliser le vécu de la victime et ainsi de la conduire à l’exclusion, au mal-être etc. (Ce débat est abordé ici « Lavomatic – lave ton linge sale en famille » et ici, Résiste ! , voir l’article « Devoir de vigilance et notion de seconde chance » )

Ce débat, il me concerne TROP souvent quand je suis confronté à des personnes violentes / toxiques dans le milieu. Et j’ai toujours pas trouvé de solution évidente, à part la fuite.

Le truc, c’est que ça, c’est dans le cas où la personne qui t’a agresséE fait partie du même groupe/milieu/espace que toi. Dans ce cas là, ouais, on peut faire appel au collectif. C’est possible. C’est dur parce que la personne a les mêmes relations et espaces que toi, ce qui conduit souvent à une rupture manichéenne des alliéEs et des lieux ou du temps passé dans les lieux. Mais en même temps ça permet d’essayer de mettre en place d’autres moyens que ceux proposés par le système.

Mais voilà, il se passe quoi quand ton agresseur est hors-milieu ?
ah ouais, on peut le retrouver et lui casser la tête à coups de batte. Oui, oui. Ça, comme c’est bizarre, c’est une solution que m’ont toujours proposé des personnes qui n’ont pas subi d’agressions… faudrait un jour se poser des questions sur cette injonction à la « rape vengence », c’est filmographique, powa, ça fait de belles images, est-ce pour autant la solution parfaite, pour tout le monde? Je connais un sacré paquet de personnes qui ont été violées, et pas une qui se soit vengée. C’est pas parce qu’elles n’osent pas, c’est pas parce que c’est inscrit dans un code social interiorisé chez les femmes et les trans, mais juste parce que cette solution ne semble pas synonyme pour TouTEs de soulagement. En tous cas pour moi, je peux vous dire que je n’ai pas envie de buter mon agresseur parce que je n’ai pas envie de voir sa gueule, de sentir son odeur ni d’entendre sa voix. Je n’ai pas envie d’envoyer mes potes parce que je trouve ça impossible comme demande, et en +, précisément parce que je suis anti-prison, je n’ai pas envie d’être responsable des risques que ça impliquerait pour euLLEs. Enfin, touTEs les personnes qui m’ont proposé de buter mon agresseur, c’était des personnes supra-toxiques qui rêvaient d’avoir une emprise sur moi par le biais d’un secret partagé et inavouable, donc ben NON, merci les sauveurSEs perverses, restez chez vous.

Donc, voilà, quand on n’est pas fan de l’option « vengeance physique », quand l’agresseur ne fréquente pas un milieu par lequel on peut l’atteindre, comment s’assure-t-on d’être en sécurité ? comment obtient-on reconnaissance ?

Moi j’avais 19 ans, je connaissais rien des luttes féministes ni queer, j’étais juste anticapitaliste dans le style de la LO (ouais, je viens de loin), j’avais aucune ressource, et je me suis retrouvé avec un violeur-agresseur et surtout harceleur aux gros-moyens, qui me collait partout, qui me suivait ou faisait suivre dans tous les lieux où j’allais, qui piratait mes boîtes mails et mon ordinateur, qui envoyait des mails de ma part à tous mes contacts, qui écoutait mes conversations téléphoniques, qui sonnait chez moi plusieurs fois par semaine, m’appelait cent fois par jour et me laissait des messages vocaux inquiétants, qui me menaçait de mort et de viol, de torture. Et surtout qui a commencé à menacer les personnes que j’aimais, et c’est là que je me suis décidé à porter plainte. J’ai dû vivre caché, avec la peur au ventre et un couteau sans cesse caché dans ma manche quand je sortais à l’extérieur, j’ai dû faire mes valises et aller vivre chez des amis, puis même à l’étranger où j’ai trouvé un peu de répit. Parce qu’en France, tant qu’il n’y a pas de procès, il n’y a aucune procédure d’éloignement possible. Faut se démerder, et supporter les flics mâles cis qui te disent clairement qu’ils n’ont pas que ça à foutre de te protéger, y a plus urgent, y a toujours plus urgent.

Je me suis dit que c’était pas possible, et j’ai fait ce qui était à ma portée, j’ai cherché d’autres victimes, je les ai trouvées, j’ai fait grossir le dossier pour avoir enfin un peu de reconnaissance. Un violeur-harcéleur multirécidiviste, voilà à qui on avait affaire.

Je me suis fait harceler néanmoins pendant des mois, jusqu’à ce qu’enfin les keufs l’arrêtent, bam bam, garde à vue, perquisition, confrontation, tout ça. Il a fallu du temps, et ça a été horrible, je vous parle dune durée de 6 mois de harcèlement non-stop, hein, et 16 jours d’ITT. Bon.
mais à partir de là, devinez quoi? plus de harcèlement, plus de piratage, plus de menace, plus de personnes qui te suivent dans la rue… tu continues à veiller, à ne pas dormir, à perdre du poids, à être constamment sur les nerfs parce que ça s’oublie pas comme ça la traque, mais enfin, la menace n’est plus réelle, maintenant c’est dans ta tête et tu peux y faire quelque chose.

Dans les mêmes circonstances, je referais pareil, la plainte, les keufs, les dépositions chaque semaine,le charger, le charger, faire en sorte qu’il se fasse embarquer, parce que c’était juste pas humain de vivre comme ça, comme une bête traquée nuit et jour, et j’étais dans l’urgence, et non, il n’y avait pas d’autre solution.

Et franchement, tout anti-incarcération que je sois, ben je le dis, et sans honte, quoi, que émotionnellement j’aurais aimé qu’il se fasse enfermé pour toujours. Même si intellectuellement je suis anti-taule, et même si intellectuellement ça me pose vraiment question d’avoir souhaité que mon agresseur y crève. Émotionnellement, j’avais besoin qu’une justice me reconnaisse et le condamne, même si c’était la justice du système que je combats.

Ben évidemment cette justice systémique de merde, elle ne nous a pas donné raison, hein, pas assez de preuves, aucune charge retenue à part le harcèlement. Les plaignantEs? On n’a même pas reçu de convocation pour le procès (une erreur paraît-il), on y était pas, donc, et puis ben l’homme blanc cis qui a de l’argent s’en sort avec deux mois avec sursis, et quand je vois ce que mes potes se prennent dans des manifs ou pour des ouvertures de squat (!!!) on se fout vraiment de notre gueule à nous les traumaEs briséEs, les Survivors-parce-qu’il-le-faut-bien, monde de merde, justice de merde. Et puis ce qu’est horrible c’est qu’on te dit, dans ton petit milieu anti-tout, ben ouais tu t’attendais à quoi? tu espérais quoi? Comment tu as pu croire en cette justice, faire ces démarches blablabla?

Je réponds, parce que j’ai compris, maintenant. Le besoin de reconnaissance, c’était ça le noeud de tout, le besoin de reconnaissance.
Et peut-être que ce serait différent si nos milieux étaient capables de soutenir et d’accompagner et de reconnaître les personnes violéEs traumatiséEs. Mais je pense qu’il y a vraiment du boulot, c’est pour ça que Philomèle s’est créée d’ailleurs. Y a que ma thérapeute pour me regader dans les yeux, et me dire tout doucement « c’est horrible ce qui vous est arrivé, je comprends cette colère et cette tristesse que vous ressentez, et vous pouvez pleurer, maintenant ». Et je suis anti-psychiatrie. Encore une incohérence?
Ma réponse c’est qu’on fait parfois avec les outils du système parce que on y vit, qu’on est oppresséEs dans ce système, qu’il y a des urgences, et qu’en vrai, on n’a pas forcément toujours des réponses alternatives à proposer.

Ce qui est doublement difficile pour les anarchistes victimes de viol  concernant leur choix de porter plainte ou non, c’est qu’il y a à la fois une pression horrible du monde extérieur pour porter plainte après un viol (je renvoie à l‘article de Kaineus sur le même thème) et en même temps, un jugement à l’intérieur des communautés alternatives quand on a recours au système judiciaire comme plaignantE. Du coup, j’adapte mon discours aussi selon à qui je m’adresse, et je rejoins totalement Kaineus sur ce qu’il écrit dans son article. Je pense que ce qui doit être une priorité pour les alliéEs c’est : respecter la décision de la victime. Ça veut dire ne pas remettre ses choix en question et aussi l’accompagner et la soutenir dans ses choix (voir aussi ici ).

 

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