Vivre à côté de soi

Vivre à côté de soi.

Par Ubika

Trigger warning: transphobie, dysphorie, psychiatrisation, violences hospitalière, harcèlement scolaire, violences familiales

 

Je me noyais, toute ma vie n’était qu’une longue noyade, une lente asphyxie. L’année dernière, à plus de trente ans je sortais la tête de l’eau, je respirais pour la première fois. J’atteignais la surface enfin. Les digues de mon déni si soigneusement construites explosaient finalement, libérant le flot de ma conscience, de mon existence. J’étais une femme trans. Trois jours sans dormir, à lire, à regarder des témoignages, à comprendre qui j’étais. Trois jours à pleurer, à rire…à respirer, à être enfin.

 

La colère ensuite, la tristesse aussi, plus vive que jamais… Comment avais-je pu vivre aussi loin de moi tout ce temps ? Je refais le chemin à l’envers et je le sais, j’ai toujours été une femme trans. Seulement je n’avais pas les mots, et encore moins leur définitions. Je laissai le monde me définir, je laissais le monde m’étouffer. J’ai mis très tôt mon identité de côté, j’en ai fais un secret que j’ai rangé dans une petite boîte au fond de mon esprit et j’ai tout fais pour l’oublier. Je ne savais pas que je passerai une bonne partie de ma vie à la recherche de cette petite boîte, et surtout de son contenu…

 

Je me suis très vite retrouvée dans un labyrinthe inextricable, un palais aux miroirs cruel et sans fin. Quelque chose n’allait pas mais quoi ? L’enfant que j’étais avait perdu quelque chose mais quoi ? Je n’en savais plus rien. Trente années de dépression. Trente années de négation, de haine de mon corps. Trente années à n’être que caméléon, à me chercher chez les autres sans jamais me trouver. Trente années de jalousie coupable. Trente années à enterrer plus profondément mon identité tout en étant à sa recherche, à soustraire à ma conscience le moindre indice, la moindre parcelle de ce que j’étais. Trente années à se cacher à soi-même, par peur, par survie, par lâcheté. Trente années de honte, de rejet de soi, de refoulement de soi, de conscience fragmentée jusqu’à la haine de soi.

 

Première dépression à neuf ans, rêves de destin brisé, rêves de fantômes, rêves de cendres, d’une vie sans saveur… premier « psy », premiers « médocs ». Beaucoup de mal avec l’hygiène, mon corps me dégouttait. Le harcèlement à l’école s’intensifiait. A cette époque, j’avais érigé une armure autour de moi, j’étais devenue obèse. J’avais déjà un « screening process » pour tout ce qui était en rapport avec la féminité, j’avais tout un processus qui me demandait des efforts constants, quotidiens, pour chasser toute féminité de mon comportement, de mes intérêts etc…. Ce processus était à demi conscient… Je devais me policer mais ne savait pas vraiment pourquoi… Les filles prenait leur distance depuis longtemps déjà. Dépassant tout le monde d’au moins deux têtes j’étais constamment testée par les garçons, je ne savais pas répondre à leurs agressions constantes, je n’y arrivai pas…je ne comprenais pas. J’ai toujours été à l’école la peur au ventre, régulièrement littéralement tordue de douleur depuis mes cinq, six ans.

Au collège le harcèlement pris une tournure pour le pire, régulièrement battue, humiliée, trahie, pendant quatre ans, les adultes même me reprochaient les agressions que je subissait… A quinze ans, phobie scolaire, pédopsychiatre incompétent, isolement. Un an passée seule à la maison, a ne plus pouvoir rien faire, je commençais la cigarette puis le shit…

Au lycée j’avais donc du retard en age… je passais beaucoup de temps « seule au milieu de tout le monde » comme je le disais à l’époque. J’avais de plus en plus de mal à camoufler mon angoisse, on m’appelait Bernie derrière mon dos. Je voyais tout le monde se chercher une identité, se démarquer, changer de style, se trouver des groupes, des amis. Tout un manège social qui me laissait sur le carreau…

Dix-sept ans, ma mère décède, cancer. Mon père m’abandonne à moitié, il me paye le loyer d’un apart miteux.

Dix-huit ans, alcool, LSD, ecstasy, psilocybes et cocaïne, je vends du shit. Le proviseur du lycée me voyant me diriger vers un échec au bac, se doutant que j’arrosais un peu le bahut de chichon et se rappelant du bordel que j’avais mis pendant les grèves, au lieu de me virer, me propose « fortement » de passer au CNED pour mon année de terminale… Ce que je fis sans bien sûr ouvrir un seul cahier des cours que je recevais…

A vingt ans je vivais dans l’isolement le plus total… Cette année là je bouge, je vais voir ma demi-s?ur qui a onze ans de plus que moi, je craque, lui dit que je ne veux pas retourner dans le gourbi dans lequel je vis… Je ne me doutais pas que de se retrouver entre membres d’une famille dysfonctionnelle n’était pas forcément la meilleure chose à nous arriver. Elle me tends une main salvatrice, je la saisi et m’y accroche. Je m’installe avec elle, trouve un boulot de technicien informatique, la première année se passe plutôt bien. Mais très vite j’accumule les arrêts maladie, je ne supporte pas l’ambiance macho, et l’absurdité de ce boulot. De plus en plus paralysée par la dysphorie, je deviens un poids mort dans la vie de ma s?ur, je suis insupportable de mélancolie, de pseudo-délires et de doutes sur ma « santé psychique » et elle m’en fais voir de toutes les couleurs : « grosse larve », « tu as une tare » et autres agressions censées me « bouger », elle finis par me virer de chez elle. Elle, a une vie qui l’attend…

J’arrive à me trouver une piaule de quelques mètres carrés. Je craque, me retrouve en Centre d’Accueil et de Crise, j’accepte un licenciement à l’amiable… Je recommence à fumer du shit, je m’enferme chez moi, m’inscrit trop tard aux assedic, je ne paye plus mon loyer, ne me lave plus… A vingt-trois ans, en haillons, avec un abcès qui me déforme le visage, je sonne chez ma soeur qui m’emmène aux urgences psy… Je suis hospitalisée à Esquirolles pendant trois mois, je me retrouve sous curatelle.

Les dix années suivantes, ne sont qu’isolement, hospitalisations et violences institutionnelles. J’en suis réduite à faire mon analyse seule, avec les impasses que cela comporte, on ne me propose pas de psychothérapie… On me laisse dans un trou… Dix années d’obsessions, de labyrinthe, de crasse, d’écriture, de solitude, de torture. J’ai cherché, cherché, cherché au bord de la folie ce foutu secret que je trimbalais avec moi. Dix années désocialisée, déshumanisée passées à déconstruire…

Après la bouffée d’air qu’est la découverte de mon identité profonde, il reste…tout le reste. Toutes ces années de merde, cette souffrance, cette crasse, cette vie brisée, soumise. Toute cette errance folle, cette auto-destruction, cette vie de fantôme. J’ai absorbé, intériorisé toutes les oppressions que je vie depuis mes quatre ans : les parents, la famille, l’école et le travail. Tout mon environnement qui me niait et me prouvais chaque jour que je n’existais pas. Pas de modèle, pas de langage, un mur entre moi et les autres, un mur entre moi et moi… J’ai finie par être la complice attentive et attentionnée de ces oppressions.

 

Suivre les règles, marcher dans les clous, ne pas faire de vagues jusqu’à l’extermination méthodique de soi.

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