3. 096 JOURS: UNE RÉFLEXION SUR L’ANTISPÉCISME A PARTIR DU CONCEPT DE TRAITEMENT « INHUMAIN »

3. 096 JOURS: UNE RÉFLEXION SUR L’ANTISPÉCISME A PARTIR DU CONCEPT DE TRAITEMENT « INHUMAIN »

Par Orithyio

Trigger warning: cet article porte sur un film dont l’objet est la séquestration, l’emprise psychologique, la torture, le viol, et fait une analogie entre ces différents aspects et la domestication. Le point 6 fait l’objet d’un TW particulier (plaisir sexuel durant le viol et attachement au bourreau)

 

3096days

Positionnement politique

Je suis antispéciste. Ça veut dire que je suis contre le fait que l’humainE exploite  les autres espèces animales sous prétexte qu’iel leur serait supérieurE. Comme je suis aussi trauma, je voulais parler depuis longtemps de la notion de « traitement inhumain », qui me gêne beaucoup. Parce qu’il s’agirait d’un traitement uniquement atroce pour les humainEs (mais accepté, normalisé, légitimé envers les autres espèces). C’est quelque chose qui m’a semblé évident à travers le film « 3096 jours », et je propose donc ici de faire un parallèle entre la séquestration vécue par Natscha Kampusch et la domestication animale.

Note sur le vocabulaire: Dans cet article je vais parler d' »animaux domestiquéEs », d' »autres espèces animales » ou d' »animaux non humainEs ». Parfois je donne des exemples en citant une espèce particulière. L’emploi de ces termes n’est pas optimal à mon sens. Je suis en questionnement sur le lexique à employer, et ce n’est pas parce que j’emploie des mots que ce sont LES termes qu’il FAUT employer, c’est juste les moins pires qui me sont apparus. Je n’ai pas réussi à me séparer du terme « animal » que je trouve néanmoins problématique (voir à ce sujet l’article de Angryblackvegan le terme « animaux » est-il spéciste?.)

 Bande annonce

Réalisation : Sherry Hormann Scénario Bernd Eichinger et Peter Reichard Wolfgang Priklopil est interprété par Thure Lindhardt Natascha Kampusch est interprétée par Antonia Campbell-Hughes (adulte) et Amelia Pidgeon (enfant)

Synopsis.

On connaît l’histoire. On se rappelle touTEs le jour où Natascha Kampusch est apparue sur les écrans du monde entier. C’était le 6 septembre 2006. Un mois avant l’interview, elle était parvenue à s’enfuir après 8 ans de séquestration. Son kidnappeur et geôlier, Wolfgang Priklopil, s’était suicidé sur des rails juste après sa fuite. Toute la presse a relayé cette histoire d’une façon indécente et voyeuriste. Le mystère restait entier concernant les mauvais traitements qu’elle avait subis : on savait simplement qu’elle pesait 38 kilos et avait probablement souffert de sous-nutrition. Les journalistes n’avaient pas l’autorisation de l’interroger sur les éventuelles violences sexuelles dont elle aurait pu être victime, et touTEs spéculaient à n’en plus finir. Plus tard, la presse a dressé de Natascha Kampusch le portrait d’une personne ayant un syndrome de Stockholm typique. Parce qu’elle avait rendu des hommages à son bourreau après sa mort, parce qu’elle avait acquis la maison dans laquelle elle avait été séquestrée 8 ans. Dans son livre, Natascha Kampusch revient sur son enfermement et sur toute la relation complexe qui s’est élaborée entre elle et son agresseur. Porté sur écran dans un intense jeu d’acteurTRICEs en huis clos, le film tiré de cette histoire est saisissant, captivant. Il décrit un enfer quotidien instoppable en même temps que le mécanisme de survie à l’œuvre.

Point de vue.

Plus je regardais ce film, plus je voyais le lien évident entre la vie de Natascha Kampusch et la domestication animale. Et d’ailleurs, la plupart des critiques ou des commentaires sur ce film soulignent que l’héroïne est traitée comme une bête, qu’elle n’a plus une condition de vie digne et humaine. Voilà. Le spécisme à l’œuvre. La dignité, c’est une chose qui revient aux humainEs. Les humainEs souffrent, c’est insoutenable de les voir être traitéEs ainsi. Oui, c’est insoutenable. En mon fort intérieur, je n’arrêtais pas de me demander si les personnes qui avaient écrit ces critiques n’avaient pas un chien à la maison, attendant sagement dans un appartement que leur maîtreSSE humainE rentre pour pouvoir faire un tour de pâté de maison attaché, glaner quelques croquettes, et un peu d’affection selon leur bon vouloir. Parce que l’analogie entre ce film et la façon dont nous traitons les animaux domestiqués me semble évidente ; parce que ça me semble injuste qu’on puisse dire que l’histoire de Natascha Kampusch est atroce quand on fait subir les mêmes traitements à des êtres vivants, j’ai décidé de revenir sur certains points du film et de montrer en quoi ils résonnent avec la réalité de la domestication. En écrivant cela, j’ai aussi conscience que le monde créé par les humainEs n’est pas propice à la vie autonome animale. J’ai conscience que de nombreuses personnes, théoriquement opposés à la domestication, ont malgré tout recueilli des animaux, et qu’iels essaient du mieux qu’iels peuvent de créer des partenariats humainEs/non-humainEs les moins abusifs possibles. Ça ne reste qu’un pis-aller, un peu d’eau froide sur une brûlure quand le feu continue de rugir, et je pense pour ma part qu’il faudrait garder en tête toute l’horreur que représente un parcours de domestication.

  1.  L’enlèvement.

Wolfgang Priklopil enlève Natscha Kampusch alors qu’elle n’a que 10 ans, le 2 mars 1998, sur le trajet entre son domicile et l’école. Il la capture en pleine rue et l’emmène dans une fourgonnette jusqu’à son domicile, où il la cache dans une pièce minuscule en sous-sol, qu’il lui présente comme sa nouvelle chambre. Le film montre bien comment la petite fille réclame, supplie de voir sa mère au début de sa séquestration. C’est un réel arrachement qui intervient trop précocement dans sa construction personnelle, à une époque de son développement où l’attachement au parent est maximal. L’agacement du kidnappeur est palpable, il ne supporte pas que la petite fille puisse éprouver un manque pour une autre personne que lui. Il réussit à lui faire croire que ses parents ne s’intéressent pas à elle, qu’il leur a réclamé une rançon qu’iels refusent de payer parce qu’elle n’est pas assez importante pour euls. À ce stade, le lien avec la façon dont les animaux non-humainEs sont arrachéEs à leur mère et de façon plus générale à leur milieu de vie, est palpable. L’humainE vient chercher l’animal, il n’y a souvent aucune forme de consentement là-dedans. La plupart du temps, il n’y a même pas construction d’une relation au préalable. On ignore si l’animal nous apprécie, si la relation est possible, on l’embarque, et il n’a pas le choix. Dans les réseaux d’animalerie, on sait que très souvent les petitEs sont arrachés à leur milieu avant d’être sevréEs et qu’iels en portent des stigmates psychologiques même une fois devenus adultes. Il est évident que les animaux souffrent de l’arrachement à leur mère. Si on se promène sur des forums consacré à l’élevage des animaux domestiques (par exemple ici), on voit beaucoup d’humainEs s’inquiéter de l’état de détresse du petit qu’iels recueillent.

  1. La dépendance au droit de manger

Wolfgang Priklopil ne laisse accès à (un peu) de nourriture qu’en cas de TRÈS bonne conduite. Si quelque chose ne lui convient pas, il laisse la jeune Natascha des journées entières sans manger, bien après qu’elle ne commence à le supplier. Il profite des moments où elle est affamée, vunérable et docile pour lui rappeler son pouvoir. Ainsi lui répète-t-il inlassablement « obéis-moi » à l’interphone jusqu’à daigner lui apporter à manger. La faim, c’est une obsession, qui occupe toute la tête. Et lorsqu’elle est dans cet état, tout ce qu’entend Natascha c’est « obéis-moi ». Ce type de méthode est assez classique, la CIA la pratique tout aussi bien (voir: Kubark, Le manuel secret de manipulation mentale et de torture psychologique de la CIA). Affamer une personne c’est la rendre dépendante, c’est même ancrer en elle le fait qu’elle est dépendante. Ce n’est plus là une question de volonté psychologique, le cerveau imprime la peur du manque et va tout faire pour l’éviter, il associe le bourreau à la récompense : aussi horrible soit-il, celui-ci est alors associé à une décharge positive de dopamine dès son apparition. Peu à peu, on voit à l’écran Natascha se renfermer sur elle-même et devenir de plus en plus passive, acceptant son état de dépendance extrême, se jetant sur la nourriture avec reconnaissance. La nourriture est aussi la récompense. De temps en temps, et pour des occasions spéciales, le bourreau lui amène un plat devenu immensément rare, comme un gâteau pour son anniversaire. Ce qui semble être normal devient alors une extrême attention. Le film représente très bien le lien complexe qui se noue entre les personnages par l’intermédiaire de la nourriture, qui prend beaucoup de place. La dépendance à la nourriture est également l’outil du dressage et de la domestication. Dans un monde où les animaux ne peuvent subvenir par eux-mêmes à leurs besoins, ou bien ne savent plus comment faire, cela donne un pouvoir considérable à l’humainE. Si les humainEs qui privent les animaux de nourriture ne sont pas une majorité, regardons tout de même ce qui se produit dans une domestication classique: la plupart du temps, c’est l’humainE qui décide quand et combien l’animal va manger. C’est lui qui régule son poids, alors que les animaux sauvages sont capables d’auto-régulation. Un animal qui se comporte bien, c’est à dire d’une façon qui convient à la société humaine, reçoit une récompense alimentaire. C’est ce que les humainEs utilisent pour faire comprendre des règles, qui vont finir par être intériorisées progressivement, même lorsqu’on fait disparaître la nourriture : c’est ce qu’on appelle le renforcement positif. Évidemment, dans une société régie par les humainEs, apprendre aux animaux certaines règles de savoir-vivre qui leur permet de ne pas être rejetés, voire piqués, semble nécessaire. Ça n’est pas pour autant que cela doit nous sembler normal, digne, acquis. Tout comme Priklopil avec Natascha, il faut avoir conscience que la nourriture assied la domination de l’humainE, et est à la base de la relation à l’individuE soumisE.

  1. La dépendance au droit de sortir et au droit de nouer des relations sociales

Natascha reste enfermée dans quelques mètres carrés, sans vue sur l’extérieur, durant quatre années. Ce n’est qu’une fois pubère que Priklopil va l’autoriser à monter aux étages afin de prendre une douche lorsqu’elle a ses menstruations. Peu à peu, elle gagne le droit à aller dans la maison régulièrement, toujours sous la surveillance étroite de son bourreau (qui la remet ensuite dans le sous-sol et l’enferme à double-tour). En devenant pubère, elle récolte de tous les devoirs normatifs qui incombent aux femmes dans notre société. Priklopil la transforme en aide ménagère : elle fait le ménage, la cuisine, etc. Si elle fait mal quelque chose (et les instructions de Priklopil sont totalement rigides et obsessionnelles) elle ne peut pas manger et doit le regarder déguster le repas qu’elle lui a préparé. Elle réussit à négocier à aller dehors, dans le jardin… on la voit devenir totalement obsessionnelle de sortir. La lumière l’attire. Les premières fois où elle peut se rendre dehors, la caméra montre des images surexposées, et on imagine voir avec les yeux de Natascha, trop habitués à l’ombre. Au cours des deux dernières années de son emprisonnement, Natascha accompagne son bourreau dans ses déplacements : pour faire des courses, et même pour aller au ski. Elle ne ressemble plus aux images diffusées au moment de son kidnapping, et Priklopil se sent plus tranquille. Mais il reste toujours collé à elle, la surveille lorsqu’elle se rend aux toilettes, il lui interdit de parler à qui que ce soit en la menaçant de la tuer ainsi que touTEs ceuLLEs à qui elle aurait le malheur de s’adresser. Après avoir été tellement isolée, Natascha ne sait de toutes façons plus comment aborder les genTEs, comment se faire comprendre.

Concernant les animaux domestiqués par les humainEs, eh bien, leur dépendance de mouvement semble évidente. Il y a deux niveaux à cela, un niveau interindividuel (entre l’humainE et l’animal de l’autre espèce) et un niveau systémique (ce que touTEs les humainEs nous avons créé comme oppression dans notre société).

Premier niveau (interindividuel): il y a des humainEs qui assoient leur pouvoir en privant l’animal domestiqué d’espace. Combien d’animaux restent cloîtrés des journées entières dans des appartements en attendant désespérément le retour de leur humainE pour pouvoir gambader ? Concernant les chienNEs (mais même aujourd’hui les chatTEs, les furetTEs…) les ballades se font souvent en laisse, et c’est l’humainE qui contrôle alors tous les déplacements et les relations sociales de l’animal.

Deuxième niveau: les HumainEs nous avons colonisé tout l’espace et nous l’avons aménagé pour nous. Nous l’avons rendu dangereux à vivre pour les autres espèces. Du coup, s’il existe un partenariat entre unE  humainE et un animal d’une autre espèce, eh bien l’humainE doit assurer sa sécurité. C’est là toute la difficulté: permettre la liberté de mouvement de l’animal non humainE tout en ne l’exposant pas à des dangers.

  1. Le perte totale des droit sur le corps

Priklopil prend tous les droits sur le corps de sa victime. Non seulement il l’affame et contrôle son poids, mais il choisit aussi les vêtements qu’elle a le droit (ou non) de porter (la plupart du temps elle est en simple culotte informe, torse-nu). Plusieurs fois, il lui rase le crâne, sous prétexte qu’elle laisse des cheveux partout, ce qui est l’une des pires humiliations pour elle (elle finira par avoir des cheveux plus longs, mais au prix de batailles psychologiques importantes). Enfin, il la viole régulièrement une fois qu’elle est devenue pubère, comme un acte allant de soi (ne lui appartient-elle pas ?) Cela me renvoie directement à tout ce que les humainEs nous imposons aux animaux dans la domestication : castration, mutilations (queue, griffe), euthanasie parfois non justifiée, et aussi dans les élevages, la procréation forcée. L’animal étant placé sous la responsabilité d’unE humainE, c’est de fait aussi ( !!!) son corps qui lui appartient. Je me limite dans cet article aux animaux qui se font domestiquer, mais le droit sur le corps est encore moins questionné concernant les animaux destinés de manière directe ou indirecte aux produits alimentaires et aux expérimentations pharmacologiques et cosmétiques : dans ce cas, le droit sur le corps par les humainEs est absolu, total, et la torture légitimée.Certes, dans ce monde humanocentré, le recours à certaines pratiques comme la castration est parfois envisagé comme la solution la « moins pire ». Il n’en demeure par moins que ce sont toujours les humainEs qui décident et qui ont tout droit sur le corps de l’individu de l’autre espèce, et je pense que c’est à questionner.

  1. Ennui et dépendance aux loisirs et à l’amusement

Peu à peu, au cours du film, Natascha Kampusch a accès à des outils culturels : livres, magazines, de quoi dessiner, une radio. Mais là encore, ces objets qui lui permettent de sortir de l’ennui sont attribués par son bourreau, seul décisionnaire de ce à quoi elle peut avoir accès. Au début de l’enlèvement, il laisse la petite fille de 10 ans sans aucune activité. La seule activité auquel elle a le droit dépend de lui, quand il vient lui lire des histoires. Et elle s’ennuie tellement qu’elle le supplie de rester, qu’elle le supplie de continuer à lire. Ça n’est qu’un moyen pour lui d’asseoir son pouvoir. Et ce moyen reste valable jusqu’à la fin de la séquestration (dans le film on le voit lui offrir un walkman pour noël). De la même façon, les individus non-humainEs sont dépendants des humainEs pour jouer, se divertir s’occuper. Il n’y a qu’à voir la différence de comportement entre un animal qui ne sort pas et cherche constamment auprès de son humainE une source d’amusement qu’iel ne peut se procurer ailleurs, et un animal qui sort, a accès à d’autres individus de son espèce ou d’autres espèces, et peut ainsi s’occuper sans dépendance à son humainE. Sans compter que les sources d’amusement et de joie pour les non-humainEs ne sont pas forcément les mêmes : peut-être que creuser pendant des heures n’est pas super distrayant pour des humainEs, mais ça ne nous légitime pas à empêcher unE chienNE de le faire…

  1. La dépendance affective, l’attachement forcé, la soumission intériorisée.

(trigger propre à cette partie: plaisir physique durant un viol, attachement psychologique au bourreau)

Dans son livre et dans le film qui en est tiré, Natascha Kampusch rend bien compte de la façon dont elle s’est liée à son bourreau, non par choix, mais parce qu’il a été la seule personne qu’elle a pu fréquenter durant huit ans, et que le voir, tout horrible et instable qu’il soit, lui prodiguait souvent un immense soulagement. Lui a bien sûr joué énormément sur le manque affectif de sa victime pour créer son emprise psychologique. Au final, il était probablement plus dépendant d’elle que le contraire. Comme elle l’a dit en interview : « Il avait une personnalité instable. J’ai eu avant une famille aimante (…) ça lui a manqué. » Bien qu’il soit très visiblement le plus faible des deux, il a le pouvoir sur la relation, et pour lui il s’agit d’un choix. S’il souhaite la voir, il lui impose sa présence. S’il souhaite son corps, il s’en empare. Mais par l’imposition de ses désirs à lui, et par l’état d’emprise qu’il créé, elle n’a pas d’autre choix elle-même pour sa survie que d’investir cette relation. Après qu’elle soit devenue pubère, et qu’elle ait pu se rendre dans le corps de la maison, elle réussit à négocier de dormir avec lui dans sa chambre. Il la menotte pour dormir, mais elle préfère encore être attachée à son bourreau que de subir la solitude de sa prison souterraine. Après qu’il l’ait violée la première fois, elle le fuit davantage, mais en même temps il est la seule personne dont elle dispose et il en naît une situation extrêmement inconfortable pour elle (pour le spectateur aussi) durant laquelle elle fuit et craint le contact tout en le recherchant encore. Jusqu’à l’apogée de cette situation (et là c’est trigger +++, mais ça a le mérite de poser une réalité extrêmement taboue) : un soir il la viole une nouvelle fois, mais lui enlève les menottes avant, et met la radio en marche. On entend un gros son rock… Ces nouveaux éléments créent probablement une vague illusion de liberté et son corps réagit et jouit au cours de ce viol. Je dis bien que son corps jouit, et ça ne signifie pas « elle jouit ». Le corps, contraint à l’horreur, peut parfois avoir des réactions de survie et de protection inattendue de dissociation. Psychologiquement, cela la bouleverse totalement, et en même temps, à partir de ce moment-là, elle prend du pouvoir sur son agresseur (puisqu’il tirait satisfaction à l’utiliser sous la contrainte et qu’il devient finalement objet d’une jouissance qu’il ne contrôle pas). De la même façon l’attachement, l’intérêt, le plaisir qu’éprouve un animal domestiqué auprès d’unE humainE est le résultat d’une relation de dépendance. Je crois vraiment que des animaux peuvent s’entendre avec des humainEs avec qui ils n’ont pas de relation de dépendance, cela arrive souvent, et les histoires d’enfants humainEs élevéEs par d’autres espèces  en témoignent. Mais quand il y a relation de dépendance, c’est impossible de savoir ce qui est lié à quoi. Quand on dit que les chienNEs sont spontanément les grands potes des humainEs, je n’y crois pas. Il n’y a qu’à regarder dans d’autres pays où les chienNEs errantEs se sont constituéEs en meutes, iels n’hésitent pas à attaquer des humainEs (ici; ici; ici; ici) . C’est absolument impossible de savoir si une part de l’affection est réellement autonome ou si elle n’est que le fruit de la dépendance. De toutes façons l’attachement existe bel et bien, je ne le nie pas. À mon sens, il faut juste garder en tête que même s’il y a attachement, il y a aussi à la base un rapport de domination, et que ce n’est donc pas un partenariat pleinement choisi et juste. Et honnêtement je me sens un peu en colère quand j’entends des personnes qui décrivent la relation géniale qu’elles ont avec un animal, et comment iel les aime(rait), et se donne ainsi bonne conscience (c’est que l’animal se sent bien, c’est qu’il est heureux) alors que cet animal est enfermé toute la journée et dépend de l’humainE pour sortir, manger, guérir, socialiser… Le fait qu’unE individuE soumisE trouve du plaisir et de la satisfaction dans une relation ne signifie pas pour autant qu’elle est juste ou dénuée de rapport de pouvoir.

En conclusion.

Ce film est incroyablement intense mais aborde des tas de problématiques extrêmement taboues, juste en donnant à voir une situation. La complexité des relations victime/bourreau y est représentée avec beaucoup de finesse. On le sait, sur Philomèle, la culpabilité des victimes, la difficulté à faire le deuil d’une relation même si elle a été abusive, provient de tout un contexte d’emprise psychologique. Et même lorsque ce n’est pas le cas (agresseur inconnu, par exemple), le fait de vivre au quotidien avec un trauma c’est aussi malheureusement vivre au quotidien avec un agresseur, ce qui peut conduire à un sentiment perturbant de proximité avec l’agresseur. Le syndrome de Stockholm est parfois un grand tiroir permettant de camoufler ces relations dérangeantes sans chercher véritablement à les expliquer et à les comprendre. C’est d’ailleurs pour cela que Natascha Kampusch a été ainsi cataloguée par la presse. Pourtant, elle ne cesse de dire que son agresseur est un criminel !!! Non, elle ne l’adule pas, elle est simplement, probablement comme touTE personne traumatiséE dans une quête de compréhension de son agresseur qui lui permettrait de donner un sens à son vécu, et aussi dans le deuil d’une relation qui, toute abusive qu’elle soit, a duré huit ans et avec laquelle elle a grandit. Ce film montre de près ce qu’est un traitement « inhumain » (c’est à dire un traitement que notre société juge humiliant et indigne pour un être humain). En temps qu’antispéciste, et dans une volonté d’intersection de luttes, il me semble essentiel de montrer qu’un traitement qui nous semble terrible vis-à-vis d’une personne de notre espèce n’est pas plus acceptable vis-à-vis d’un individu d’une autre espèce.

Natascha qui s’enfuit

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2 réflexions sur “3. 096 JOURS: UNE RÉFLEXION SUR L’ANTISPÉCISME A PARTIR DU CONCEPT DE TRAITEMENT « INHUMAIN »

  1. Merci, Philomele, pour ces écrits non seulement riches en sens mais aussi en exemples.
    Je ne me sens pas la force de voir un tel film et tu apportes une finesse de réflexion (sur le viol et la dépendance notamment) qui permettent de réfléchir à des sujets qui me sont habituellement trop violent.

  2. Je vais supposer que le simple fait d’avoir un animal domestique soit cruel / inacceptable / etc (on ne sera pas d’accord là-dessus) et ne discuter que ta comparaison.

    Tu compares ce que fait une fraction importante de la population (je suppose que la proportion de personnes ayant ou ayant eu un animal domestique est quelque part entre 1/4 et 3/4 de la population), pour la plupart des gens très « normaux », aux agissements d’un tordu isolé. Dans la domestication des animaux, un tordu isolé, ce serait plutôt celui qui fracasse un chaton contre un mur et met la vidéo sur youtube.

    Pour ce qui est des maîtres « normaux » d’animaux domestiques, la comparaison pourrait plutôt être faite par rapport aux agissements, non d’un tordu isolé, mais d’une fraction importante de la population, des gens assez « normaux » également, eux aussi encouragés et épaulés par tout un fonctionnement social. Entre 1/4 et 3/4 de la population commet des viols. Agissements considérés comme ordinaires, non nommés comme tels, encouragés et soutenus par toute une société. La façon dont les femmes et les enfants sont traités en général, la légitimation dont bénéficient les violeurs dits « de zone grise », me semblent correspondre bien mieux à la façon dont tu décris la domestication, que le cas sensationnel que tu utilises dans ta comparaison.

    Mais ce serait plus compliqué à expliquer, car il faudrait d’abord faire comprendre aux gens à quel point le viol est présent dans nos vies, courant, banal, invisible. Et puis on verrait moins que tout ça est monstrueux et révoltant. C’est plus simple de laisser l’immense majorité des violeurs se prendre pour – et passer pour- des types bien, largement moins critiquables qu’un mec dont on peut comparer les agissements au fait d’avoir un animal domestique. Moins grave qu’un truc pas du tout grave, quoi.

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